2 mars 2018

absolument banal, terriblement rare

Laurent Weyl

Chaque semaine, un photographe raconte l’une de ses images qui l’a marqué. Laurent Weyl a pu pénétrer en Corée du Nord. Il revient sur les coulisses de son voyage et la complexité d’y prendre certains clichés.



« Faites vos photos ici », lance un des hommes qui m’escorte une fois le moteur coupé. Le parking dédié aux visiteurs de la ferme de Migok sur lequel notre voiture stationne est niché au sommet d’une colline et surplombe les rizières. Nous sommes à plus de deux cents mètres de la ferme. Je rétorque que ce qui m’intéresse, c’est de rencontrer les paysans. « Ils ne voudront pas », assurent mes accompagnateurs. J’insiste. « Allons leur poser la question », finissent-ils par dire.

Et voilà comment je négocie le droit de photographier une réalité paysanne des plus banales. Escorté par mon chauffeur et mon guide, nous descendons à pieds vers la ferme coopérative construite à une soixantaine de kilomètres de Pyongyang. Mes lubies commencent à les agacer. Il faut dire que je ne suis pas un touriste en visite mais un photographe autorisé à visiter et photographier la Corée du Nord. Sous certaines conditions. À notre retour l’un et l’autre feront un rapport sur la journée, mes clichés seront contrôlés et on me demandera de ne pas utiliser celui où la femme, qui porte ce ballot de paille, est reconnaissable.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir : La Corée du Nord n’est pas que ce terrible pays dépeint et montré du doigt par nos médias occidentaux. Pas que ça. Et c’est justement l’envie de montrer la « République » de Kim Jong-un sous un autre visage qui m’anime à chacun de mes voyages. Loin des sujets news ou politiques, je veux photographier le quotidien de Monsieur et Madame-Tout-Le-Monde, des Coréens des villes aux Coréens des champs, élites comme paysans. Des images auxquelles on ne s’attend pas. Une goutte d’eau en soit. Mais encore aujourd’hui c’est ce qu’il y a de plus difficile.

De leur pays, les autorités ne souhaitent montrer que le meilleur et le plus flatteur : l’opulence, les buildings et les voitures. Et ils s’imaginent que campagnes et fermiers sont synonymes de pauvreté. C’est la raison pour laquelle on n’en voit jamais. Ou très peu. Alors que ces images sont d’une banalité… Des photos comme celle-là j’en ai fait mille durant mes multiples séjours au Vietnam. Mais en Corée du Nord l’absolument banal peut devenir terriblement rare. »

Propos recueillis par Clara Hesse



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