4 septembre 2016

Eaux troubles

Au festival Visa pour l’image, Laurence Geai expose son travail sur le partage inéquitable de l’eau entre Israéliens et Palestiniens.



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©Laurence Geai

Imaginez une source, en bas d’une colline, au milieu des oliviers. Les enfants y jouent, les animaux s’y abreuvent. C’est la source de votre village. Et puis un jour, vos voisins, des colons, décident que c’est la leur. Des militaires les protègent. Vous avez peur, vous ne vous approchez plus de la source, vous n’avez plus d’eau.

Cette histoire est celle du petit village de Nabi Saleh, près de Ramallah, en Cisjordanie. Chaque vendredi, depuis sept ans, des activistes palestiniens se retrouvent pour manifester contre cette occupation. Ils lancent des pierres sur les militaires. Ce vendredi de juillet 2015, un adolescent est en première ligne, des cailloux plein les mains. Les militaires répliquent avec des gaz lacrymogènes. Ils visent aussi directement la photographe Laurence Geai avec leurs armes. L’un lui dira : « Il ne se passe rien ici, tu ferais mieux de montrer la guerre en Syrie ! » C’est ce qu’elle couvre d’habitude, la Syrie, le front en Irak ou les victimes de Daech. Cette fois, Laurence Geai est venue enquêter sur « une guerre qui se déroule sans canons, sans la fureur des tanks. Certes de façon plus détournée mais presque aussi efficace » : la guerre de l’eau entre Israéliens et Palestiniens.

Selon un rapport de la Banque Mondiale, un Israélien dispose en moyenne de quatre fois plus d’eau qu’un Palestinien. Laurence Geai s’aperçoit vite que le pays ne manque pas de ressources. La vallée du Jourdain est verdoyante, plantée de palmiers luxuriants. L’hiver, les puits se remplissent avec les pluies. Et Israël dispose de technologies de pointe pour traiter l’eau, ainsi que de la plus grosse usine de dessalement au monde…

Les tensions viennent de la distribution de ces ressources. L’eau du Jourdain est déviée pour alimenter les colonies. Les puits et les citernes des Palestiniens, souvent construits sans autorisation, sont détruits par des bulldozers. Et les autorités israéliennes refusent la construction de nouveaux puits... Les chiffres sont édifiants : en Cisjordanie, 450.000 colons utilisent plus d’eau que 2,3 millions de Palestiniens. Certaines communautés de Bédouins ne disposent que de 20 litres d’eau par jour et par personne. Les colons, eux, en consomment 300 litres. Un paysan palestinien de Cisjordanie doit acheter l’eau à 15 shekels le mètre cube pour ses brebis, les habitants de la colonie voisine paient environ 4 shekels.

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©Laurence Geai

Ces inégalités s’accentuent l’été, quand l’eau se fait plus rare. L’une des images de Laurence Geai montre une fillette du village de Suzya en Cisjordanie tenter de se rafraîchir dans l’évier d’une cuisine. Sur une autre photo, un petit garçon prend une douche après s’être amusé dans une piscine. Ils vivent à 900 mètres l’un de l’autre.

Laurence Geai travaille avec un fixeur israélien et un fixeur palestinien. Dans chaque région, elle rencontre les deux côtés. La force de son enquête photographique en eaux troubles est de montrer les contrastes, sans jugement. Dans le camp de Jalazun, près de Ramallah, Kifa, une maman de huit enfants, n’a plus d’eau depuis treize jours. Pendant ce temps, dans le désert du Néguev, des Israéliens donnent des douches à leurs vaches parce qu’il fait trop chaud.

C’est à Gaza que la question de l’accès à l’eau est la plus critique. Dans cette bande de terre assiégée par l’armée israélienne, 96% de l’eau est impropre à la consommation, car polluée et gorgée de sel. L’opération « Bordure protectrice » de l’été 2014 a détruit une partie des infrastructures. Malgré l’aide des ONG, les Palestiniens de Gaza paient l’eau parfois jusqu’à 6 fois plus cher que les Israéliens. A Gaza, la pêche est limitée par Israël à 6 miles de la côte, presque 10 kilomètres. Quand les Gazaouis dépassent cette limite, Israël tire des roquettes.

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©Laurence Geai

Sur la dernière photo de l’exposition, des jeunes se baignent dans une autre source de Cisjordanie, Wadi Qelt. Certains sont Palestiniens, d’autres Israéliens. Là, dans l’eau, les enfants se mélangent et se parlent. « Ces lieux sont très rares », dit la photographe, qui, au bout d’un an d’enquête, s’est sentie déprimée par l’insolubilité de cette guerre sourde. « Je voulais aller sur le terrain pour comprendre un conflit vieux de 70 ans. Une fois sur place, il est évident qu’il n’est pas prêt de se résoudre. Les Israéliens affirment qu’ils rétrocèdent plus d’eau à leurs voisins palestiniens que ce que prévoit les accords d’Oslo de 1995. Chacun campe sur ses positions, et il n’y a pas de volonté politique pour que cela change. » A chacun des séjours de Laurence Geai, des colonies avaient grandi. Elles poussent comme des champignons. Et elles ont besoin d’eau.

Léna Mauger



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