6MOIS N°14 - AUTOMNE 2017

ombre
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Edito

Tout lui souriait. Né à Calcutta, Souvid Datta vivait à Londres depuis l’âge de 10 ans. Jeune photojournaliste, il avait récolté plusieurs prix prestigieux, pour des reportages en Chine, en Afghanistan ou au Kurdistan irakien. Il semblait promis à une formidable carrière.


En travaillant pour une ONG à Calcutta, il avait rencontré des jeunes femmes échappées de la prostitution. Il était convaincu de tenir son grand sujet, celui qui allait faire le tour du monde et révéler la condition de ces esclaves modernes, des mineures kidnappées et prostituées de force. Ses images étaient fortes. Souvid Datta parlait avec conviction de son histoire et de ces femmes-enfants victimes de réseaux criminels. Notre premier rendez-vous avait été un bonheur. Il nous avait conquis avec sa gueule d’ange, son sourire qui lui dévorait le visage. Ses traits et ses gestes inspiraient confiance. Nous étions prêts à publier son reportage dans 6Mois. Mais il avait déjà pris un engagement avec un de nos confrères pour quelques pages. Nous avons préféré abandonner.


Chaque reportage dans 6Mois nécessite un long travail de discussion avec le photographe et une enquête complémentaire. Autant se lancer sur des sujets neufs, inédits pour les lecteurs. Il y a assez de bons reportages pour que les journaux ne publient pas les mêmes images. Le magazine français est paru, avec quelques images fortes entre deux publicités et d’autres reportages. Nous avons oublié Souvid Datta.


Et puis le scandale a éclaté. A l’étranger, de nombreux sites et journaux avaient relayé le travail du jeune photographe engagé. En Inde, une habitante de Bangalore a remarqué un détail. Une photo censée représenter une certaine Asma lui disait quelque chose. « Elle-même assistante sociale au profit de ces travailleuses du sexe et grande admiratrice du travail de la photographe Mary Ellen Mark sur les quartiers rouges indiens dans les années 1970, Shreya Bhat s’est rendu compte qu’elle avait déjà croisé le visage d’Asma quelque part. Non pas au détour d’une rue de Calcutta, mais dans une image de la photographe… », raconte la journaliste Lise Lanot. Mary Ellen Mark a été membre de l’agence Magnum et elle est notamment l’auteure d’un reportage au long cours sur Tiny, une jeune prostituée de Seattle, que nous avons publié sous le titre « Sa majesté des rues » dans le numéro 11 de 6Mois.


Souvid Datta avait tout simplement subtilisé le personnage d’une des photos de Mary Ellen Mark pour l’incruster dans son propre reportage.

Invité à s’expliquer sur cette manipulation par Time LightBox, le site photo du magazine américain Time, Souvid Datta, a reconnu la manipulation, mais plaidé la bonne foi, avec un argumentaire alambiqué, où il est question d’hommage et de la manière qu’il avait trouvée pour passer outre le refus d’apparaître au grand jour d’une des femmes qu’il avait photographiées. La nécessité d’alerter l’opinion sur une réalité insoutenable l’avait emportée sur la véracité. Hélas, sa plaidoirie s’est fracassée sur de nouvelles révélations en cascade, montrant d’autres emprunts. Ce n’était pas une faute, mais un système, stupéfiant et enfantin, car le bidouilleur se servait chez les meilleurs photographes.

Souvid Datta est parti les yeux brillants vers de nouvelles aventures. Il n’enverra plus de messages enthousiastes et ne montrera plus son travail aux éditeurs du monde entier. Nul doute qu’il rebondira. Les manipulateurs ne s’arrêtent jamais.


Laurent Beccaria, Patrick de Saint-Exupéry, Marie-Pierre Subtil

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