31 mars 2017

Les dessous de l’image

Le sourire de Malika

Florence Levillain

Chaque semaine, un photographe commente l’une de ses images qui l’a marqué. Florence Levillain se souvient de sa rencontre avec Malika, aux bains-douches de Buzenval



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© Florence Levillain / La France vue d’ici / Signatures

« J’ai été marquée par un reportage que j’ai fait dans l’association "Bagagerie, Mains Libres" qui vient en aide aux SDF. L’un d’eux m’avait dit : « j’aimerais que tu me photographies debout ». Depuis ce jour, mon regard sur la misère a beaucoup changé. J’essaie de montrer cette dignité dans mes photographies. Les bains douches, c’est un service public quasiment oublié. C’est un peu la planète mars au bout de ma rue. Tous les matins, des gens s’y rendent, et on ne les connaît pas. J’ai entamé ce projet dans le cadre du projet collectif « La France vue d’ici ».


En posant mon appareil dans différents bains douches de Paris, j’ai vu toute sorte de personnes. La précarité a des visages bien plus étendus que ceux que je m’étais imaginés. Comment photographier ces gens ? Avec quel dispositif ? Dans chacun, il y a une salle commune, avec un lavabo, un miroir, un sèche-cheveux... Certains se recoiffent, se brossent les dents, se rasent parfois… D’autres jettent un œil à leur reflet avant de quitter les lieux. Je voulais être ce miroir. En se regardant dans une glace, les gens peuvent maîtriser leur image. C’était important pour moi qu’ils se sentent fiers d’eux.


J’ai donc installé une sorte de studio photo, avec un miroir et des éclairages tout autour, un peu comme dans une loge de théâtre… J’aime voir un peu de cette lumière scintiller dans les pupilles des gens. Malika était de passage aux bains douches de Buzenval, dans le XXe arrondissement de Paris. La première fois que je l’ai vue, elle a accepté d’être photographiée et elle est même revenue exprès pour ça. Elle incarne bien ma série. Il y a ce grand couloir derrière, avec ces portes colorées, décor hygiéniste et carcéral. Elle était sans domicile pendant un temps, puis un jour, une dame lui a donné une chambre et proposé un travail de femme de ménage dans un immeuble. Sa chambre est insalubre, c’est pour ça qu’elle vient ici. Elle est heureuse de s’en être sortie, malgré les difficultés énormes qu’elle doit supporter au quotidien.


Au moment de faire la photo, elle a fait un grand sourire et a mis sa main là, sur son cœur. Elle a choisi d’avoir l’air fier, elle a de l’allure. J’ai pris la photo et l’ai imprimée pour elle le jour même. Ça lui a fait plaisir, je crois.


Malika est restée un moment avec moi dans la salle commune, elle a même discuté avec les autres modèles. J’en garde un souvenir très chaleureux, qui a donné un sens supplémentaire à mon travail. Je suis toujours en contact avec elle, on s’écrit des lettres. »


Propos recueillis par Victoria Scoffier



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