12 juin 2019

Famille Romanès

Letizia Le Fur

Chaque semaine, un photographe raconte l’une de ses images qui l’a marqué. Letizia Le Fur revient sur sa rencontre avec les artistes tziganes du cirque Romanès, une grande famille pleine de vie qui transforme chaque jour en fête.



Délia discutant avec deux de ses filles avant une représentation. « Chez les Romanès, il y a d’abord Délia. D’origine roumaine, elle a fui son pays lorsqu’elle était jeune. Au cirque, c’est elle qui fait tout : chanter, faire chauffer la marmite et former les artistes. Lorsqu’il l’a épousée dans les années 1990, Alexandre, né Bouglione, a pris son nom à elle. Et en 1993, l’ex-dompteur de lions, joueur de luth, funambule et poète a fondé avec sa chanteuse roumaine « Le Cirque Romanès », premier cirque tzigane d’Europe.

Nomades dans le sang, le couple Romanès, leurs six enfants et leurs six petits-enfants ont sillonné le vieux continent. Depuis quelques années, ils ne vont plus très loin. Déplacés régulièrement par la mairie de Paris, leurs vingt-cinq caravanes se sont d’abord établies à Clichy, puis dans la commune de Reuilly et de nouveau à Paris non loin de la Porte de Champerret, avant de finir dans le trop petit square Parodi, aux abords du chic 16e arrondissement. J’y suis allée pour la première fois en mai 2017, dans l’entre deux tours de l’élection présidentielle.

À cette époque, des riverains se montraient menaçants, leur lançaient des cailloux, les accusant de faire disparaître les chats du quartier, tandis que le Front National placardait des affiches de campagne sur les palissades de leur campement. Une de leurs caravanes a même été incendiée. Toutes leurs archives, les documents liés à leur petite entreprise et leurs photos de famille ont disparu dans les flammes. Pour moi, cet événement a été le moteur pour commencer une série d’images sur leur famille. Parce que je les savais stigmatisés, j’ai eu envie de documenter leur vie. Faire des photos des Romanès, de leurs enfants et de leurs spectacles était une façon pour moi de leur restituer un peu de la mémoire qu’ils avaient perdu.

Pour agrandir, cliquez sur l’image : Je n’ai pas eu besoin de faire des pieds et des mains pour convaincre Délia. Elle aime pousser des gueulantes et alerter les médias. À force de franchir les barrières du square Parodi, on s’est vite entendues Délia et moi. Les tziganes se revendiquent comme le peuple le plus écologique qui existe, consomment très peu, ne font pas travailler d’animaux, connaissent la nature par cœur et vivent au rythme des saisons. J’ai été vite séduite. Même leur petit côté roublard les rend attachants. Avec eux ça fait partie du jeu. Et ils rient sur scène de cette économie de la débrouille.

J’y suis retournée pour les élections européennes. Bordeaux, Rennes et d’autres villes de province n’ont pas voulu les accueillir. Leurs numéros ne sont pas spectaculaires, au contraire, le show est souvent désuet et c’est ce qui fait son charme. Tous les week-ends ils se produisent sous leur chapiteau, rejoints par d’autres artistes, arabes ou juifs. Et chaque représentation se termine en une grande fête où les tziganes dansent avec les curieux qui se sont laissés tenter le temps d’une soirée. »

Propos recueillis par Clara Hesse



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