3 septembre 2016

In bed with Fidel

Le festival Visa pour l’Image expose les photos de Marc Riboud prises en 1963 à Cuba. Retour sur un reportage incroyable, auprès de Fidel Castro le jour de l’assassinat de Kennedy.



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© Marc Riboud

Appelez ça le hasard, la chance, peu importe, il arrive parfois aux journalistes d’être là au moment pile où s’écrit l’Histoire. « Un beau jour, un Français, encore jeune, a été reçu à la Maison Blanche et il se trouve que c’était moi, le 24 octobre 1963 pendant exactement 25 minutes. Pourquoi avais-je été choisi ? Je ne l’ai jamais su vraiment » raconte Jean Daniel, 96 ans, sur le site de l’Obs. A l’époque reporter à l’Express, Jean Daniel est sur le point de grimper dans un avion pour La Havane, où il espère rencontrer Fidel Castro. Nous sommes quelques mois après la crise des missiles qui a failli déclencher une troisième guerre mondiale, et dans le bureau ovale John F. Kennedy ne sait plus quoi penser du président cubain. « Il n’arrivait pas à comprendre Castro, il écoutait tout ce qu’on lui en disait. Ses diplomates étaient plus ou moins dépassés… Bref, j’ai vu Kennedy et mon article a fait le tour du monde ».

Puis Jean Daniel s’envole pour La Havane avec Marc Riboud, son ami photographe. En attendant que le révolutionnaire cubain veuille bien les recevoir, ils flânent. Les photos de cette balade en terre inconnue sont exposées au festival Visa pour l’Image, dans une salle aux épais murs de pierre, au couvent des Minimes.

Sur les clichés en noir et blanc, on découvre le Cuba libre des années 1960, des corps jeunes cintrés dans des chemises à la mode, des mécanos torses nus plongés dans le ventre de vieux moteurs, des bus et des tracteurs importés des pays amis, l’Union Soviétique et la Tchécoslovaquie. Sur les murs, la faucille, le marteau, des portraits de Lénine et bien sûr, déjà, le visage barbu du lider maximo, celui qui quatre ans plus tôt est sorti du maquis pour renverser un dictateur très apprécié des Américains, Fulgencio Batista.

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© Marc Riboud

Le 21 novembre 1963, Fidel Castro débarque à l’hôtel de Jean Daniel à 22 heures, accompagné de son traducteur et son médecin. La scène, surréaliste, est captée par Marc Riboud. A voir les photos, on a du mal à croire que Fidel Castro n’a que 37 ans. Il a de faux-airs du Che, son ami argentin, en tout cas dans sa représentation iconique, celle qu’on imprime sur les t-shirts et les casquettes : la barbe en friche, le regard franc posé sur l’horizon, le béret retourné à la manière des Black Panthers.

Grâce à la planche contact, exposée elle aussi, il est possible de retracer le déroulé de cette interview. Castro a des questions. Il parle avec les mains, sourit beaucoup et s’avance sur son siège pour expliquer que son statut de victime des Etats-Unis est plutôt confortable car il augmente son rayonnement à travers l’Amérique latine. La discussion est largement retranscrite dans l’article de l’Express, dont un original est exposé avec les photos de Marc Riboud.

Dans un style qui semble étrange aujourd’hui, le journaliste français cite le président cubain en l’appelant « Fidel », comme s’il parlait de son frère ou d’un ami très cher. Exemple : « Fidel a ajouté avec un grand rire adolescent : Si vous revoyez Kennedy, vous pouvez lui dire que je suis prêt à déclarer que Goldwater est mon ami, si cela doit assurer sa réélection… » Barry Goldwater était le candidat du parti républicain à la présidentielle de 1964.

La discussion s’étire dans la nuit, et Marc Riboud prend des photos, dévoilant des personnages silencieux : la femme de Jean Daniel allongée devant son paquet de cigarettes et au fond, assis sur un coin du lit, un cubain endormi, qui pourrait tout à fait être un garde du corps. L’interview prendra fin vers 4 heures du matin.

Le lendemain, Marc Riboud rentre en France précipitamment, laissant Jean Daniel et sa femme accompagner Fidel Castro dans sa résidence de Varadero. Il est 13h30, les trois nouveaux amis se mettent à table quand, 1800 kilomètres plus à l’ouest, à Dallas, une Lincoln Continental décapotable s’engage sur Dealey Plaza. La suite est racontée par Jean Daniel : « La sonnerie d’un téléphone a retenti. Un secrétaire en tenue de guérillero a annoncé que le président de la République Dorticos voulait parler d’urgence au Premier ministre. Fidel a pris l’appareil et je lui ai entendu dire : "Como ? Un atentado ?" (Comment ? Un attentat ?) Il s’est adressé à nous pour nous dire que Kennedy venait d’être abattu à Dallas. Il a repris la conversation et a déclaré tout haut : "Herido ? Muy gravemente ? " (Blessé grièvement ?). Il est revenu s’asseoir devant la table à manger et il a répété trois fois : "Es una mala noticia" ("Voilà une mauvaise nouvelle"). Puis il est resté silencieux pendant un moment. Il attendait un autre coup de téléphone et plus de détails. Il a dit ensuite qu’il y avait dans la société américaine une proportion inquiétante de déséquilibrés et que ce pouvait être l’œuvre aussi bien d’un fou que d’un terroriste. Un Vietnamien peut-être ? Ou un membre du Ku Klux Klan. »

Cette histoire a maintenant plus de cinquante ans. Elle vient de ressortir aux éditions de la Martinière, dans un livre au titre évident : Cuba. C’est le dernier ouvrage de Marc Riboud. Le matin du 30 août, le photographe s’est éteint, chez lui, à 93 ans. Dans la petite salle du couvent des Minimes où sont exposées ses photos, un bouquet de fleurs blanches accompagne un carnet d’hommage. Au stylo noir, un anonyme a écrit : « Merci Marc, de m’avoir montré le monde ».

Mathieu Palain



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