7 septembre 2015

Zoom sur

"J’ai grandi trop vite"

Viviane Dalles a suivi le quotidien de mères adolescentes dans le nord de la France. Ses photographies sont exposées au festival Visa pour l’image jusqu’au 13 septembre



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Amélie se sent encore comme une ado. Chaque échographie lui fait prendre un peu plus conscience de sa grossesse © Viviane Dalles


Amélie a 15 ans, un petit copain, des rêves d’ado. En septembre, elle découvre qu’elle attend un enfant de Xavier, 18 ans. Sont-ils trop jeunes ? Où vont-ils vivre, comment vont-ils le nourrir ? Ils décident de devenir parents. Les leurs, sous le choc, finissent par les soutenir dans leur choix. A l’école, Amélie essuie des insultes. Elle n’y trouve plus sa place. « Je me sens toujours comme une ado dans ma tête, mais comme une future maman dans mon corps », confie la jeune fille à la photographe française Viviane Dalles. « Je ne suis qu’un gamin ; j’ai peur de ne pas être un bon père », ajoute Xavier.


Pendant un an, Viviane Dalles a suivi le couple dans son parcours de jeunes parents, pendant l’échographie, à la maternité, chez la mère d’Amélie où ils s’installent pour se « rassurer », puis dans leur nouvel appartement. Leur histoire croise celle de Laurine, 17 ans, Stacy, 18 ans, et Mélissa, 22 ans. Toutes enceintes à l’adolescence. Toutes mères avant la majorité. Souvent seules avec leur enfant, leurs tourments, des pères courant d’air et le bonheur d’être maman.


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Amélie et Xavier font tout pour bien accueillir le futur bébé © Viviane Dalles


De retour en France après sept ans à l’étranger, Viviane Dalles voulait travailler sur son pays. La fille du sud avait envie de découvrir le nord, une manière de voyager chez soi. Dans le Nord-Pas-de-Calais, elle entend : « J’espère que vous allez enfin parler de nous en positif. Vous n’allez pas travailler sur les mères ados ? » C’est pourtant le projet de la photographe, lauréate du prix Canon 2014. Non pour les stigmatiser, mais pour leur donner une voix et un visage : « Personne ne leur laisse la parole. Pour la société, il y a un âge pour avoir un enfant : avant 25 ans, tu es trop jeune, après 35 on te dit qu’il faut te dépêcher. » L’an dernier, 5000 Françaises ont eu un premier enfant entre 14 à 18 ans. Le Nord-Pas-de-Calais est la région qui en compte le plus. Fourmies, 13.000 habitants, a même reçu le surnom de « ville poussette ».


De juillet 2014 à mai 2015, la photographe passe entre une et deux semaines par mois à Fourmies. Le plus difficile n’est pas tant de convaincre les jeunes filles que leur entourage. En France, les mineures ont le droit de garder leur enfant, même si le géniteur ou la famille s’y opposent. Montrées du doigt par la société, elles ont envie de témoigner. « Quand je suis dans la rue avec la poussette, je sens le regard des gens se poser sur moi. Pourtant ils ne connaissent rien de mon histoire ; alors pourquoi me jugent-ils ? », demande Stacy, 18 ans, qui vit seule avec Vicenzo, 2 ans.


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Vicenzo a une otite et de la fièvre, Stacy a dû le récupérer à la crèche pour l’amener chez le médecin. Ils vivent tous les deux dans un logement du Dahlia, un établissement d’accueil mère-enfant © Vivianne Dalles


Stacy aimerait reprendre une formation d’aide à domicile, non par passion mais dans l’idée de trouver un travail. Avec un taux de chômage à 37%, Fourmies et sa région offrent peu de débouchés. Stacy appartient à la troisième génération touchée par la crise. Dès les années 1960, les sites industriels et les petites entreprises ont fermé. Stacy va souvent chercher des conseils auprès d’éducateurs et de psychologues. « Etre une mère ado, seule, c’est pas facile ; j’ai grandi trop vite. ».


Viviane Dalles est frappée par l’amour donné par ces jeunes mères à leur enfant, et aussi par leur espoir d’en recevoir. « Elles me disaient souvent : « au moins, ce bébé, il va m’aimer ». Pour elles, être mère, c’est exister, avoir une reconnaissance dans la société. » Fières d’être mamans, elles postent des photos sur les réseaux sociaux. La reconnaissance est aussi financière. Exclues du système éducatif, les ados obtiennent des aides, qu’elles dépensent souvent pour gâter leur bébé. Les photos révèlent des chambres ultra propres, remplies de jouets et de matériel pour enfant. « J’ai remarqué qu’elles avaient l’obsession de l’aspirateur et du balai. Comme si elles avaient un besoin quasi obsessionnel de prouver qu’elles sont de bonnes mères, que leur enfant mange bien, qu’il a tout ce dont il a besoin… », poursuit la photographe.


Elle a demandé aux jeunes filles si elles regrettaient leur décision. Stacy a dit : «  Mon fils, c’est la plus belle chose qui me soit arrivée dans la vie. » Mélissa, 22 ans, mère à 17 et 19 ans, trouvait naturel d’avoir des enfants avec Steven. Ils s’aimaient, ils ne s’aiment plus. Avec le recul, elle pense qu’elle était sûrement trop jeune pour être mère. « Quand on est ado, on ne s’imagine pas ce qu’élever un enfant veut dire. On pense à la grossesse, c’est tout beau, tout rose. Je voyais des filles enceintes autour de moi, ça me donnait envie. J’aurais dû attendre. J’avais tout le temps devant moi. » Mélissa va commencer une formation pour devenir surveillante pénitentiaire.


Léna Mauger


Découvrez le site internet de Viviane Dalles



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