31 octobre 2012

Portrait : Scott Ostrom

L’appel de la forêt

Dans le numéro 4 de 6Mois, le photographe Craig Walker raconte l’histoire de Scott Ostrom, un jeune vétéran de l’US Marine Corps hanté par son séjour en Irak. Ses images montrent un garçon fragile et instable. L’été suivant, il est métamorphosé



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©Mathilde Boussion /6Mois


Il quitte le goudron pour un sentier escarpé et la fraîcheur des sapins. Scott apostrophe les vaches, insulte les daims. Son 4x4 est plein de boue. Il roule à toute blinde et se marre comme un gosse. C’est sa façon d’être en vie, après cinq années dans le noir. La lumière s’est éteinte à son retour d’Irak. A 28 ans, il a de nouveau la pupille qui flambe.

Il y a dix ans, pas encore majeur, Scott tombe sur un spot à la télé : brushing impeccable, un chevalier affronte un dragon de dessin animé. Vainqueur, il est enveloppé de lumière et devient officier des Marines. Scott est alors un adolescent tourmenté dans une famille éclatée. Balloté entre la Floride et la Californie, convaincu de trop ressembler à son père pour être aimé de sa mère, il a quitté le lycée pour les petits boulots. Sa vie est tracée, promise à un salaire de misère dans un trou perdu d’Amérique à boire des bières à deux dollars. Lui veut « vivre des choses intenses ». Il file au bureau de recrutement de l’armée.

Espagne, Grèce, Israël, Barhein : la jeune recrue voyage et se couvre de tatouages. Il intègre le deuxième bataillon de reconnaissance des marines, une unité d’élite - à peine mille élus sur les deux cent mille que compte le corps. « Nous sommes les pitbulls de l’Amérique », fanfaronnait l’un d’eux au moment de l’invasion américaine en Irak. Leur devise : « Swift, Silent, Deadly » - rapide, silencieux, mortel.

Pour ces gars-là, partir en Irak est un peu comme ouvrir un cadeau de noël. Scott est déployé une fois, puis deux. Son équipe manque de capturer Abou Moussab al-Zarqaoui, alors numéro un d’Al-Qaida dans le pays, le type le plus recherché au monde après Ousama Ben Laden.

Scott conduit un hummer qui fait passer ceux qu’on croise en ville pour des Fiat 500. Au volant, le stress est permanent. La menace tient en trois lettres : IED, pour improvished explosive device. Ces bombes artisanales utilisées par les rebelles ont tué plus de soldats américains qu’aucune autre arme en Irak. Un jour, Scott voit le véhicule qui ouvre le convoi exploser sous ses yeux. Il regarde son conducteur brûler à l’intérieur, impuissant.

Lui et ses camarades relâchent la pression à leur manière. Depuis leur tout-terrain une nuit, ils aperçoivent une montagne de chaises empilées dans un village. « On l’explose ? » Ils foncent dans le tas et continuent « d’exploser » ce qui traîne dans les rues. Scott a 20 ans, il est un cow-boy du désert et se sent vivant.

Lors de son deuxième séjour en Irak, il perd tellement de camarades que le compte exact lui échappe. A son retour à l’automne 2006, il ne dort plus : « Les cauchemars ont commencé à me rattraper. » Son contrat prend fin au printemps suivant. A 21 ans, Scott est un retraité.

« La prochaine bataille »

Avant de partir au combat, Scott s’est marié. Là-bas, il a appris que sa femme le trompait avec un professeur. Démobilisé, il retourne chez sa mère, qui ne lui a pas envoyé une seule lettre en Irak.

Il fait la tournée des bars. Un soir, il a des ennuis au comptoir, on le prie de quitter les lieux. Il refuse, un videur le ceinture. Scott lui explose la mâchoire, le type perd une bonne partie de ses dents : « Mon cerveau était toujours en mode combat, j’attendais la prochaine bataille. » Au bout d’un mois, sa mère le met à porte.

Scott pleure sans cesse, tape dans les murs et tente de se trancher les veines. Il est submergé par des crises d’angoisse. Il lui faut des années pour mettre des mots sur son envie de disparaître six pieds sous terre : il est atteint de PTSD, post-traumatic stress disorder ou « syndrôme de stress post-traumatique ».

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« 2011, Scott feuillette son dossier militaire en pleurant. Un agent immobilier vient de lui refuser l’appartement qu’il convoitait parce qu’il a des ennuis avec la justice. En partant, l’agent a lancé : “Merci d’avoir servi [sous les drapeaux].” Toute la journée, Scott répète : “Merci d’avoir servi. Merci d’avoir servi. Et maintenant va te faire foutre ! Ne me remerciez pas ! Ce n’est pas vous que j’ai protégé, mais les richesses de vos dirigeants et les fonds de pension de leurs enfants”. » ©Craig F. Walker / Denver Post / Polaris / Starface


La mort de ses camarades, son impuissance à les sauver, sa propre vie suspendue depuis ce jour où il a vu le canon de l’ennemi à quelques centimètres de ses yeux : « Les choses par lesquelles je suis passé étaient bien pires que ce que j’avais imaginé. »

Scott devrait être mort mais il est en vie et ça le rend malade : « C’est comme si je n’avais pas eu assez de valeur pour mourir. Si tu meurs au combat, tu es un héros. Qu’est-ce que ça faisait de moi ? Un survivant ? Juste un mec chanceux ? Un type assez bête pour s’en être sorti ? »

Tout en maudissant l’Irak, il cultive la nostalgie de ce paradis perdu où tout semblait permis : « Je dois faire la paix avec le fait que j’ai déjà vu et fait les choses les plus horribles, mais aussi les plus surréalistes qu’il est donné de faire. Ça rend le quotidien… compliqué », explique-t-il au Denver Post.

Pendant quatre ans, il s’efface chaque jour un peu plus. Jusqu’à cette année 2011, « la pire de toutes ». L’ancien soldat n’arrive pas à garder un travail et se noie dans une relation amoureuse qui le consume. Il ne mange plus, ne dort plus, ne se lève plus. Une tignasse brune toujours plus longue s’abat sur son visage creux. Taux d’invalidité:70%.

Cette même année, il accepte la proposition d’un photographe du Denver Post. Craig Walker cherche depuis des mois le gars qui lui permettra d’entrer dans la tête de cette génération meurtrie. Il suivra Scott pendant près d’un an.

« Craig était devenu invisible. Je pouvais lui dire : “Hé Craig, j’ai envie d’aller casser la gueule de quelques mecs, qu’est-ce que tu en penses ?” et il répondait : “Comme tu veux Scott. Si c’est ce que tu veux alors vas-y, sinon, n’y vas pas. Ça m’est égal.” Il ne m’a jamais jugé. » Au printemps 2012, le photographe reçoit le prix Pulitzer pour son travail. La série se termine sur l’entrée du jeune vétéran dans un hôpital militaire pour un séjour thérapeutique de sept semaines.

Une garde-robe de Marine

Scott n’a jamais fini cette thérapie, renvoyé à mi-chemin après une altercation avec une infirmière. Pourtant, lors de l’annonce du prix Pulitzer dans les locaux du Denver Post, il est métamorphosé : le grand brun a coupé ses longs cheveux pour les donner aux enfants malades du cancer et retrouvé ses muscles. Il pèse vingt kilos de plus sur la balance et affiche un sourire sincère mais encore timide, comme par crainte de le voir se faire la malle à crier victoire trop tôt.

Le photographe du Denver Post n’est pas étranger à cette révolution. « Cette histoire a sauvé au moins une vie. Avant, je ne pensais pas qu’il y avait quelque chose à raconter. Grâce à Craig, j’ai admis que j’avais un problème », dit Scott. Le journaliste est devenu un ami, l’un des rares dans son entourage à n’avoir jamais appartenu au corps des marines.

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Le vétéran part souvent seul camper dans les montagnes du Colorado : "J’ai trouvé la paix." ©Mathilde Boussion /6Mois


Les Marines sont une famille. La seule que le vétéran ait conservée. Scott n’a pas d’amis, il a des « frères » et l’Irak n’est jamais très loin. Sa garde-robe se résume au vert, son pick-up porte un sticker « Iraqi Freedom Veteran », et sur sa plaque d’immatriculation on lit : IED, comme les bombes qui faisaient exploser des convois en Irak.

Parfois, un motard s’attarde à sa hauteur et lui adresse un salut militaire avant de le doubler. Scott répond par un garde à vous. Il passe son temps à scruter les plaques lui aussi. Un jour, il croise le pick-up d’un gars de l’armée de l’air : « Enfoirés de pilotes. Ces gars-là sont des attardés. Ils tirent leurs bombes sans regarder et tuent des marines. Je les déteste. Putain d’idiots. » Les insultes, chez lui, sont une ponctuation.

Longtemps, il a eu un fusil et deux armes de poing. Mais un jour qu’il était d’humeur à parler calibres avec un ami, l’autre a lâché : « Je n’ai pas de guns. » « Je lui ai demandé pourquoi, le gars m’a dit : “Je veux pas tuer quelqu’un, mec.” Moi non plus je n’avais pas très envie de tuer quelqu’un. » Scott a vendu ses armes.

Le 45 était un cadeau de son père, un ancien pilote de la Navy. Quand il a appris que son fils l’avait vendu pour éviter de tuer des gens, il a dit : « C’est quoi ces conneries de hippy ? T’es PD ou quoi ? » Quelques mois plus tard, il rappelle Scott depuis un poste de police en Californie : il vient d’abattre un homme. Les circonstances ne sont pas claires, il ressort libre. « Je l’entend encore, il pleurait comme un gosse. Je lui ai dit : "Alors, qui est-ce qui pleure comme une fillette maintenant ?" Puis je l’ai emmené chez un psy. »

Camping sauvage

Il y a six mois, Scott a quitté l’agitation de Denver pour Edwards, un gros bourg de dix mille habitants perché à 2000 mètres d’altitude, en plein cœur des montagnes Rocheuses. Un coin du Colorado où la conquête de l’Ouest semble n’avoir jamais pris fin. Entouré de vert, il se sent apaisé. Il part souvent camper seul au milieu des bois, aime se sentir plein de terre, découper une pastèque au couteau de boucher, s’entailler un doigt, ne surtout rien faire pour soigner la plaie et passer des heures à allumer le plus joli feu de bois de toute la vallée. Là, il est heureux. Il appelle ça « the wilderness therapy », la thérapie de l’immensité sauvage.

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A 28 ans, Scott est convaincu d’avoir enfin trouvé sa voie. Impressionné par le travail de Craig Walker, il veut devenir photographe.
©Scott Ostrom


Il continue de prendre des médicaments pour prévenir l’anxiété. « Comme beaucoup de vétérans, je fume de l’herbe pour ne pas me souvenir de mes rêves. » Il n’a pas de travail, plus d’assurance maladie, mais le corps des Marines lui verse chaque mois une indemnité. Fasciné par le travail de Craig Walker, il s’est plongé dans la photographie. En juillet 2012, il a rédigé une demande auprès d’une association d’aide aux vétérans pour obtenir un financement et acheter l’appareil de ses rêves. C’est chose faite. Il veut devenir professionnel. « J’ai trouvé ma voie et je sens que je vais être une rockstar. »

Il y a encore trop de monde à Edwards. Pour la troisième fois en un an et demi, Scott veut déménager, s’enfoncer un peu plus dans la montagne. Vivre seul, avec sa chienne Jibby, l’appareil photo et quelques Marines de temps en temps. Aux premiers flocons de septembre, il a dit : « Il a neigé à quelques kilomètres. Rien d’autre ne compte. »

Mathilde Boussion

Le reportage de Craig Walker, "Welcome Home" est publié sous le titre "La guerre de Scott" dans le numéro 4 de 6Mois, en librairie depuis le 22 septembre 2012 :


« Pour échapper au quotidien, Scott Ostrom s’engage en 2003. Il passe quatre ans dans le corps des Marines et participe aux terribles batailles d’Irak. A son retour, l’ancien soldat est seul avec la douleur de ses souvenirs. La culpabilité le ronge, ses démons ne le lâchent pas. »



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Commentaires Comments
  • Oui , l histoire continue et on accompagne Scott comme si nous étions à ses cotés . Du concret mais aussi des tournures poétiques qui rendent cet article plus doux .
    Bravo

    nola 1er novembre 2012 08:51
    Trait de séparation
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