6 septembre 2014

L’exposition qui réécrit l’Histoire

A Visa pour l’Image, à Perpignan, une photographe entretient le discours révisionniste sur le génocide des Tutsis. Son travail a été décroché.



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© Yunghi Kim

De 1992 à 1996, la photographe américaine Yunghi Kim a couvert l’Afrique pour le Boston Globe. Ses photos sont exposées au couvent Sainte-Claire, à Perpignan, dans le cadre de Visa pour l’image. En août 1994, un mois après la fin du génocide des Tutsis du Rwanda, elle était à la frontière rwandaise, côté congolais, pour photographier les réfugiés Hutus victimes du choléra. Les photos montrent les cadavres d’enfants qu’on entasse, les bébés déshydratés, l’eau stagnante qu’on boit parce qu’on n’a pas le choix...

« En 1994 au Rwanda ils étaient des centaines de milliers à fuir le génocide sectaire et barbare qui a fait entre 800 000 et un million de morts  », dit le texte de présentation. Comme si le peuple en souffrance que l’on voit sur les photos était celui qui venait d’être victime d’un génocide. Ni ce texte, ni les légendes, ne précisent le contexte, et notamment la présence des auteurs du génocide parmi les Hutus photographiés.

Entre 1994 et 1996, Yunghi Kim est revenue plusieurs fois dans les camps de Goma. Sous un cliché de 1996, la légende est la suivante : « La crise de réfugiés la plus meurtrière de l’Histoire a pris fin brutalement lorsque des centaines de milliers de Hutus rwandais ont commencé à rentrer chez eux. » Il est donc question de « la crise de réfugiés la plus meurtrière de l’Histoire ». Le génocide des Tutsis n’est jamais évoqué.

Le photojournaliste Christophe Calais a découvert le sujet en parcourant le site du New York Times, suivi par toute la profession : le Lens Blog a publié un article élogieux sur le travail de la reporter américaine. Il est scandalisé : « Vingt ans après, c’est grave. Quelqu’un qui ne connaît rien au Rwanda peut être trompé ». Christophe Calais était sur place pour VSD, en 1994. Il est à Perpignan pour présenter son livre Un destin rwandais. « A Kigali, une expo pareille serait taxée de négationnisme », dit-il. En France aussi.

Installée à la terrasse du café de la Poste, la photographe américaine, 52 ans aujourd’hui, balaye le débat. « Hutus, Tutsis, ce n’était pas mon problème, je n’étais pas là-bas pour le génocide mais pour la crise des réfugiés, le pire drame humanitaire de l’Histoire. » Sur le Rwanda, Yunghi Kim parle de « guerre civile ». Elle dit qu’il n’y avait pas les bons Tutsis et les méchants Hutus, que c’était « plus compliqué que ça » : « Qui était coupable et qui ne l’était pas ? Je n’en sais rien. Il y avait des femmes et des enfants dans ces camps. Le choléra frappait au hasard. »

Au bout d’une demi-heure d’interview, la photographe admet que l’exposition aurait mérité « peut-être quelques phrases de plus dans le texte de présentation... » Elle pose son verre, lève un instant les yeux au ciel, et clôt son argumentaire : « En fait, pour moi le génocide, c’est de la culture générale, je pars du principe que le public sait tout ça. En tout cas, je ne prends pas parti, ce n’est pas mon rôle. »

Nathan Réra est historien de l’art. Il a consacré sa thèse de doctorat au traitement médiatique du génocide rwandais. « Je ne connaissais pas cette photographe, je suis allé faire un tour sur son site internet. Manifestement elle n’a rien compris, dit-il. En lisant ce qu’elle écrit, on comprend que les Hutus qui se retrouvent à la frontière rwandaise en août 1994 fuient le génocide. Après toutes ces années et les centaines de livres publiés sur le sujet, je trouve désolant de voir des journalistes s’adonner encore à ce genre de contresens. On ne peut pas retomber dans le panneau en assimilant les victimes aux bourreaux. »

Rencontré à la sortie d’une projection, le directeur de Visa pour l’Image, Jean François Leroy, se montre un peu embarrassé. « Le festival n’est pas responsable des légendes. Elles sont relues pour qu’il n’y ait pas de fautes, mais c’est tout. Sur ce sujet, la correctrice a trouvé qu’il y avait quelque chose d’étrange mais la photographe a insisté pour ne rien changer. »

Au couvent Sainte Claire, le plafond plane dix mètres au-dessus des têtes. Une jeune femme est là pour informer le public. Depuis l’ouverture, elle a vu des centaines de personnes s’arrêter en silence devant les photos. Personne n’a posé de question.

Mathieu Palain



Post scriptum
Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l’Image, nous a adressé ce droit de réponse, dans lequel il annonce que les photos de Yunghi Kim sur le Rwanda ont été décrochées :


Dans un article du 6 septembre 2014 paru sur le site du magazine 6Mois, le journaliste Mathieu Palain titre « L’exposition qui réécrit l’histoire ».

L’exposition en question est celle de Yunghi Kim « Le long cheminement de l’Afrique : de la famine à la réconciliation, 1992 – 1996 ». Un article où l’auteur expose le manque de rigueur de la photographe qui réduit le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 à une « crise de réfugiés la plus meurtrière de l’Histoire ».

Visa pour l’Image ne remet pas en question le génocide des Tutsis. Ni cette année, ni dans les précédentes éditions. Depuis 1994, nous avons à plusieurs reprises traité du génocide rwandais et ce à travers des expositions et des projections. Sans jamais confondre les victimes et les bourreaux.

Les photos de Yunghi Kim sur le Rwanda ont déjà été décrochées au moment où j’écris ces lignes.

Ce qui me choque c’est de voir le festival associé à cette vision révisionniste de l’Histoire : « Rencontré à la sortie d’une projection, le directeur de Visa pour l’Image Jean François Leroy se montre un peu embarrassé ». Madame Marie-Pierre Subtil, rédactrice en chef de la revue 6Mois et Monsieur Mathieu Palain sont venus me voir à la sortie d’une soirée de projection de deux heures en pleine semaine professionnelle. Une discussion en coup de vent dans l’effervescence du Campo Santo au milieu de 3000 personnes : l’endroit au monde où je suis sans doute le plus sollicité. Donc le pire endroit au monde pour évoquer un sujet aussi sérieux.

J’ai pour habitude de défendre le terme de « photojournaliste » plutôt que « photoreporter » car pour moi les photographes sont, et doivent être, aussi journalistes. Un enthousiasme dont je paye apparemment aujourd’hui le prix. Une leçon à retenir. Tous les exposants de Visa pour l’Image doivent produire textes et légendes de leurs expositions qui seront relues par nos équipes de corrections et traduites en anglais. Libre à eux de faire appel à un journaliste spécialiste du sujet qu’ils traitent pour le faire – apparemment, ce n’est pas le cas de Yunghi Kim.

Visa pour l’Image ne réécrit pas l’Histoire.

Jean François Leroy



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Commentaires Comments
  • une bonne photo est une photo politiquement acceptable.
    merci à visa pour l’image de nous le rappeler.

    17 septembre 2014 08:17
    Trait de séparation
  • Merci pour votre vigilance.
    Après avoir souillé les 20èmes commémorations, la France se couvre une fois de plus de honte en accueillant sur son sol une telle expo. La multiplication des dérapages révisionnistes sur le Rwanda dans l’Hexagone devient insultant pour la minorité de citoyens français qui luttent pour la vérité.
    Cordialement,
    Aymeric GIVORD

    Aymeric GIVORD 7 septembre 2014 17:54
    Trait de séparation
  • Bravo pour cette alerte !

    Le comportement de cette photographe est à priori incompréhensible. Il me rappelle celui du photographe Reza qui avait exposé sur les grilles du jardin du Luxembourg à Paris en 2003.C’étaient les mêmes œillères.
    http://survie67.free.fr/Rwanda/senat.htm

    Le problème du photographe, et je suis moi-même un passionné de photographie, c’est qu’il cherche à faire la bonne image et ensuite à trouver des arguments "valorisants", ici compassionnels, pour vendre ses images. Et parfois cet intérêt commercial trouve son miel dans la falsification de l’histoire.... dont le fondement repose bien souvent au départ sur l’inculture du photographe qui se débat ensuite dans des auto justifications de susceptibilité blessée. Mais c’est à la base de la paresse intellectuelle qui cherche des explications faciles pour convaincre des sponsors... fort intéressés.
    On ne trouve quasiment pas de photos du génocide en train de s’accomplir. On trouve quelques rares documentaires comme celui de Jean-Christophe Klotz en plein génocide et quelque reportages à la fin du génocide au début de l’opération Turquoise. Les photographes on surtout photographié les génocidaires au Zaïre qui ont fuit par crainte des représailles dues à leurs actes. Cet exode a provoqué une immense catastrophe humanitaire pour les auteurs du génocide et leurs familles... et aussi pour des rescapés très minoritaires qui avaient pu échappé au génocide et restaient menacés et parfois massacrés dans ces camps photographiés. Médecins Sans Frontières a quitté ces camps en octobre ou novembre 1994 en dénonçant cette mainmise de l’appareil génocidaire et la poursuite de ses actes dans les camps que cette photographe présente.

    Emmanuel Cattier
    http://www.enquete-citoyenne-rwanda.org

    Emmanuel Cattier 7 septembre 2014 15:21
    Trait de séparation
  • on comprend que les Hutus qui se retrouvent à la frontière rwandaise en août 1994 fuient le génocide- et ne pas le comprendre releve aussi d’une certaine cécité sinon d’une torsion grave du regard , en plus ces réfugiés ont meme été pourchassés massacrés des années durant pendant plusieurs incursions du fpr devenu armée nationale rwandaise . On en revient à cet instant ou Dalaire a failli en ne stoppant pas les rebelles pour continuer d’imposer une solution politique .

    Ymmy 6 septembre 2014 20:25
    Trait de séparation
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