3 janvier 2019

LES CADETS DE KIEV

Aude Osnowycz

Chaque semaine, un photographe raconte l’une de ses images qui l’a marqué. Sillonnant l’Ukraine, Aude Osnowycz, a travaillé sur la militarisation de la jeunesse. Ses images témoignent d’une génération entre guerre et paix.



« Loin des reportages sur le terrain, sous le feu des canons, j’ai voulu raconter la guerre à la frontière orientale de l’Ukraine en dressant un portrait de sa jeunesse. Génération sacrifiée qui grandit dans un pays coupé en deux. À l’Est, les séparatistes prorusses du Donbass. Dans le reste du pays, l’armée gouvernementale de Kiev. Qu’ils soient d’un côté ou de l’autre de la ligne de front, les jeunes rêvent tous – ou presque – d’aller se battre.

À Kiev, depuis le début de la guerre, les établissements scolaires et pensionnats militaires ne désemplissent pas. Sur leurs bancs, que des garçons âgés de 6 à 18 ans. Ils y apprennent à détester les Russes et à manier la kalachnikov. L’été, ils sont envoyés dans des camps de jeunesse patriotiques où ils chantent la main sur le cœur de vieux chants nationalistes. Et ils s’endorment en songeant à Stepan Bandera, un indépendantiste ukrainien érigé en héros national qui pactisa autrefois avec l’Allemagne nazie.

Pour agrandir, cliquez sur l’image : Documenter la militarisation de la jeunesse ukrainienne n’a pas été chose aisée. La crainte envers les médias occidentaux est toujours présente ici. Mais à force de pérégrinations, une académie militaire de la capitale m’a enfin ouvert ses portes. C’est là que j’ai pris cette photo. Elle étonne toujours. On dirait que les garçons posent pour moi mais cette image est un pur hasard. Dans la salle de classe, des cadets s’entrainent à porter des masques à gaz. Leur panoplie complète contient même une cape – comme celle des sorciers – pour se protéger des radiations.

J’ignore comment j’aurais réagi si j’avais grandi dans un pays en guerre. Même si je pense que les jeunes ne devraient pas être confrontés aux armes, j’imagine que dans pareille situation, les élans nationalistes peuvent se comprendre. Mes origines y sont sûrement pour quelque chose. En son temps, mon grand-père a combattu dans l’armée ukrainienne. Enfant, mon père a passé nombre de ses étés dans des camps patriotiques. Et moi-même, j’ai été élevée avec ces chansons qu’on joue à la harpe, sur lesquelles on danse dans des costumes à pantalon bouffant, brodés de rouge et de blanc. Alors, peut-être qu’à leur place, moi aussi je m’endormirais en pensant à Stepan Bandera. »

Propos recueillis par Clara Hesse



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