12 janvier 2018

LES PATRONNES

Mahé Elipe

Chaque semaine, un photographe raconte l’une de ses images qui l’a marqué. Mahé Elipe a passé une dizaine de jours avec des bienfaitrices qui veillent sur la route du « train de la mort » dans l’Etat de Veracruz, au Mexique.



« Arrivée à Mexico City pour un reportage, j’ai l’air d’une mule avec tous mes sacs à dos quand je m’engouffre dans le métro. On est au mois de mai et la chaleur est écrasante. Épuisée, j’accepte volontiers le coup de main d’une jeune Mexicaine. Alors qu’on porte mes affaires, elle me raconte l’histoire d’un petit groupe de femmes dans l’État de Veracruz appelées Las Patronas (les patronnes).

Rassemblées autour de la figure d’une certaine Norma Romero, ces bénévoles nourrissent tous les jours depuis plus de vingt ans les migrants qui entreprennent le voyage à bord de La Bestia, un réseau de trains de marchandises qui traversent l’Amérique centrale pour rejoindre les Etats-Unis. Je prends contact avec elles.

Après quatorze heures de bus, j’arrive dans le village de La Patrona, près d’Amatlán de Los Reyes, dans l’Etat de Veracruz. L’aube se lève à peine. La voie ferrée est toute proche. Dans une ancienne usine d’huile transformée en refuge, les patronas dorment encore. C’est Norma qui m’accueille, surprise de me voir là si tôt. Durant les premiers jours, je laisse mon Nikon de côté et les aide, comme si j’étais l’une des leurs.

Cliquez sur l’image pour agrandir : La Bestia vient de klaxonner au loin. Sur la photo, au bord de la voie, Roberta, une des sœurs de Norma, se tient prête. Toute la journée, voisines, sœurs et cousines ont préparé des sacs de nourriture et récolté de l’eau. Roberta sait qu’elle n’a que quelques brefs instants pour les distribuer aux migrants sud-américains accrochés au train en marche. À l’approche du tortillard, elle crie « Comida ! » (nourriture) pour alerter les voyageurs affamés. Le « train de la mort » se rapproche mais ne s’arrête pas. Honduriens, Guatémalthèques et Salvadoriens attrapent à la volée les sacs de riz, de haricots ou de pain.

Je suis admirative devant le courage et la détermination de ces femmes. Leur mission accomplie, les patronas retournent au refuge se préparer pour le prochain passage de La Bestia. Elles ignorent quand le train surgira de nouveau, il n’y pas d’horaire précis. Une seule certitude : le train passe trois fois par jour. »

Propos recueillis par Clara Hesse



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