25 janvier 2019

« La Dépression m’a réveillée »

Clara Hesse

Elle a donné à voir l’Amérique des années 1930. Dorothea Lange, pionnière de la photographie sociale documentaire, est exposée au Jeu de Paume.



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White Angel Breadline, San Francisco 1933
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

Chaque jour plus nombreux, des hommes aux chapeaux flétris se pressent vers les files d’attente des soupes populaires de San Francisco. Derrière la vitre de son studio photo, ouvert après la Première Guerre mondiale, Dorothea Lange observe ce défilé des victimes du krach boursier de 1929. Leurs guenilles tranchent avec les beaux habits de ses clients, musiciens, artistes et écrivains. Au cours de l’hiver 1932, portée par une conscience politique piquée au vif, elle descend dans les rues armée d’un appareil photo. De cette année-là, elle dira : « La Dépression m’a réveillée  ».

Dorothea délaisse son entreprise – affectée comme le reste par la crise – pour s’intéresser à l’agitation sociale des États-Unis. Elle se met à photographier les défavorisés qui hantent les artères de San Francisco, les dockers en grève et les rassemblements de syndicats. Cette valse des chômeurs et des sans-abris, lui est familière. Enfant, Dorothea Lange a vu les mêmes souliers percés quand, son père abandonnant le foyer, la famille s’est installée dans les quartiers pauvres de New York.

Ses images attirent l’attention d’un certain Paul Schuster Taylor. Sociologue à l’université de Berkeley, spécialiste des travailleurs agricoles migrants, il contacte Lange en 1934 et demande à pouvoir utiliser ses photographies des manifestations du 1er mai pour illustrer l’un de ses articles. C’est le coup de foudre. Lange divorce de son mari, le peintre Maynard Dixon, père de ses deux fils, et épouse Taylor. Leur complicité va durer plus de trente ans.

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Ancienne esclave à la longue mémoire, Alabama 1938 Dorothea Lange
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

Dans ces États-Unis ravagés par la Grande Dépression, le président Franklin Roosevelt met en place la politique du New Deal. De nombreux organismes fleurissent. Tous commandent des rapports afin d’orienter leurs actions. Ceux réalisés par Taylor et Lange sont remarqués par Roy Stryker, directeur de la section histoire de la Farm Security Administration (FSA), une agence chargée de venir en aide aux travailleurs agricoles migrants. Impressionné par les images de la jeune femme, il a l’idée de missionner une douzaine de photographes pour rendre compte des conditions de vie misérables de ces fermiers pauvres. Ainsi employé de la FSA, le couple Taylor-Lange part sur les routes. De 1935 à 1941, ils parcourent plus de vingt-deux États. Ensemble, ils constatent la désolation des fermes après le passage du Dust Bowl, une sécheresse impitoyable accompagnée de tempêtes de poussière. Ils observent les milliers de paysans qui, attirés par les programmes de l’État de Californie, quittent leurs terres du Middle West. Sans le savoir, ils sont les témoins de la plus grande migration interne jamais connue aux États-Unis.

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Migrant Mother, Nipomo, California 1936 Dorothea Lange
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

Lange photographie les fermes abandonnées, les migrants en voiture ou à pied sur la route vers l’ouest, et les squatteurs texans dans les citronneraies. À l’hiver 1936, elle arrive à Nipomo, petite ville de Californie, à l’entrée de laquelle un panneau indique un champ de pois. La terre a gelé et les 2500 cueilleurs, sans travail, et presque à court de nourriture, ont improvisé un campement de fortune. Devant une tente, Dorothea Lange remarque une femme aux traits inquiets, le visage tanné par le soleil, qui serre contre elle ses trois enfants sales. À cette Joconde de la Grande Dépression, la photographe ne demande même pas le nom. Juste l’âge : trente-deux ans. Ce n’est que des années plus tard qu’elle apprendra l’identité de celle qui figure sur sa photographie la plus célèbre : la Migrant Mother se prénomme Florence Owens Thompons. L’exposition du Jeu de Paume donne à voir comment Lange a composé son image, s’approchant de cette mère à mesure qu’elle déclenche, jusqu’à ce portrait iconique qui fera le tour du monde. Ailleurs, sur une table lumineuse de dix mètres, on peut observer à la loupe les planches contact de la photographe : plus de 1300 clichés pris pour le compte de la FSA. Soit un tiers seulement de la commande totale.

A l’hiver 1942, le gouvernement passe une nouvelle commande à Dorothea Lange. L’année précédente, les Japonais ont attaqué la base américaine de Pearl Harbor, à Hawaï. En riposte, sur leur sol, les Etats-Unis ordonnent l’internement de plus de 110 000 citoyens américains d’origine japonaise, tous considérés comme des « traîtres » présumés. Mandatée par la War Relocation Authority, une agence fédérale spécialement créée chargée du « relogement en temps de guerre », Lange doit couvrir les opérations de déplacements de ces hommes, femmes et enfants vers les dix camps aménagés dans des zones reculées au climat rude. Sa sensibilité la pousse à photographier des scènes qui ne plaisent pas au gouvernement : les décrets d’exclusion placardés sur les vitrines, les commerces abandonnés, les baraquements sordides, des enfants étiquetés comme des paquets, le labeur, la violence, les grilles et les barbelés. Ses images sont classées « archives militaires ». Avant 2006, elles ne seront pas rendues publiques.

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Japanese Children with Tags, Hayward, California, May 8 1942 Dorothea Lange
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

Dans le même temps, Dorothea Lange documente pour le magazine Fortune les chantiers navals Kaiser dans la ville de Richmond. Femmes ouvrières, rotations des équipes de trois-huit, Afro-américains, nouveaux venus et parias. Nous sommes en 1944, et l’effort de guerre a rendu nécessaire l’emploi de plus de 100 000 ouvriers non qualifiés. Interviewée vingt ans plus tard, la photographe, célèbre de son vivant, dira : « Il faudrait vraiment utiliser l’appareil photo comme si l’on devait être frappé de cécité demain. Vivre une vie consacrée au visible, c’est une entreprise considérable, quasiment inaccessible, mais quand on parvient à produire de bonnes photographies, c’est dans cette direction-là qu’il faut aller. Je n’ai fait que l’effleurer, à peine l’effleurer. »

Clara Hesse



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