2 septembre 2014

Visa pour l’image

La vie en boîte

Le photographe bruxellois Sébastien Van Malleghem écume les prisons belges depuis trois ans. Un reportage puissant qui sera projeté mercredi soir à Perpignan dans le cadre du festival Visa pour l’image.



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©Sébastien Van Malleghem


Dans Police, son précédent travail, il y avait de l’instinct, beaucoup, un truc d’écorché vif avec du noir très noir et du blanc très blanc. Sébastien Van Malleghem, 28 ans, suivait alors les flics belges dans leurs rondes de nuit. Deux ans après la publication de son premier livre, le jeune bruxellois revient avec Prisons et on s’attendait à quelque chose de plus noir encore. Mais plus eut été trop : « La prison, c’est assez noir comme ça, pas besoin d’en rajouter. », dit-il.

La prison vous ramène a hauteur d’homme. « La taule tue ton instinct. Il n’y a que des lignes, pas de perspective, un univers puant et aseptisé. Ça rend nerveux. » Toujours en noir et blanc, parce que c’est ainsi qu’il pense, ainsi qu’il voit, le photographe offre un traitement plus doux qu’à son habitude. Le résultat est un travail épuré où la folie des uns et la détresse des autres transpirent avec une puissance qui se passe d’artifices. Ses images respirent le malaise.

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"Ces détenus sont mentalement déficients. Ils sont incarcérés dans un établissement spécialisé à Paifve, dans la province de Liège. Ce qui me frappe, ce sont les vêtements du type à droite de l’image. Ses fripes sorte d’un autre temps, il est totalement en décalage avec le monde réel, c’est ça la prison." ©Sébastien Van Malleghem


Prisons est le deuxième volet d’une série sur le système judiciaire. Un sujet régulièrement traité, donc risqué. Pour le Belge pourtant, s’y intéresser tenait de l’évidence : « La prison est surmédiatisée mais en réalité elle reste tabou, il y a peu de travaux de fond sur cet univers ». Il se trouve que le fond est un peu sa marque de fabrique. Le jeune photographe a passé quatre ans avec les policiers belges. Il travaille sur les prisons depuis trois ans, au cours desquels il a écumé une dizaine d’établissements, dans tout le pays et de tous les genres : prisons pour femmes, longues peines, détention préventive, détenus mentalement déficients.

Comme d’autres avant lui, Van Malleghem a d’abord voulu montrer l’état de délabrement des établissements pénitentiaires en plein cœur de l’Europe, au XXIe siècle.Il photographie les détenus entassés à trois dans huit mètres carrés, les murs décrépis et les toilettes bouchées. « Certains n’ont qu’un seau, une odeur âcre envahit tout l’espace. Comment garder sa dignité dans ces conditions ? Quand t’as fait une connerie, la punition c’est la privation de liberté, pas la déchéance d’humanité. »

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" Cette cuvette n’est pas la pire que j’ai vue. A côté, les détenus sont occupés à travailler dans l’atelier de menuiserie." ©Sébastien Van Malleghem


Avec le temps, son regard accroche une réalité plus complexe : « Ce qui me fascine, c’est la condition de l’homme dans l’enfermement. Comment on tient, dans quel état on sort. » Il s’efforce d’oublier qu’il a affaire à des criminels. La plupart des gardiens ont une démarche bien différente. « On ne met pas un agneau au milieu des loups », lui lance l’un deux en interdisant l’accès à la cour de promenade. « On pourrait remplir la cour de cadavres », dira un autre en guise de rappel. « Beaucoup ont abandonné, ils ne croient plus en la possibilité de réinsérer ces gens. Ils ont peur des détenus », regrette le Belge.

Lui, le novice de la taule, perçoit les résidus de normalité : une détenue qui bronze en sous-vêtements au milieu de la cour, un autre qui rit avec son gardien, le regard amoureux échangé le temps d’une visite conjugale. « Tout ce qui paraît normal à l’extérieur est un événement en prison ». En trois ans, il n’a jamais eu de problème avec les détenus. « Certains te draguent ou jettent des regards menaçants, tu sais qu’il vaut mieux rester à distance, mais la plupart sont contents qu’on s’intéresse à eux. »

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" Prison de Berkendaele, quartier des femmes. Une détenue s’est installée au soleil, sous les fenêtres des détenus masculins. Les commentaires fusent." ©Sébastien Van Malleghem
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" C’est la prison de Paifve, réservée aux détenus mentalement déficients. Un gardien et une psychologue, à droite de l’image, plaisantent avec un prisonnier." ©Sébastien Van Malleghem
















Loin du traitement froid et détaché qui caractérise généralement l’attitude de l’administration pénitentiaire face aux détenus, Sébastien Van Malleghem a également croisé sur sa route des établissements qu’il appelle « familiaux », où les prisonniers assurent la maintenance et repeignent les murs en jaune à la demande de la direction. La prison réserve parfois des surprises.

Exemple à Paifve, dans la province de Liège, où Sébastien Van Malleghem a réalisé l’une de ses images les plus fortes. L’établissement est réservé aux détenus mentalement déficients. Dans la cour, le Belge photographie un homme en fauteuil roulant, de dos, au pied d’un mur immense, gris. Solitude, impuissance, horizon bouché : tout est dit. Mais si l’homme est planté face au mur, ce n’est pas qu’il rumine son enfermement. Ses codétenus se sont amusés à le pousser le long de la pente, il est coincé. Ce n’est pas une brimade, juste un jeu d’enfants. Après avoir rigolé, ils sont venus le chercher.

Mathilde Boussion



Prisons sera projeté mercredi soir au Campo Santo de Perpignan à l’occasion du festival Visa pour l’image qui se tient jusqu’au 14 septembre. Découvrez d’autres images de la série ainsi que l’intégralité des reportages de Sébastien Van Malleghem sur son site internet : www.sebastienvanmalleghem.eu. Retrouvez également tout le programme de Visa pour l’image sur le site du festival : www.visapourlimage.com



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