19 avril 2013

Mille nuances de noir

Les skinheads photographiés par Paolo Marchetti (6Mois n°5) ne sont pas les seuls nostalgiques du fascisme à Rome. Le mouvement Casapound, plus structuré, tisse sa toile depuis dix ans. Alessandro Cosmelli et Marco Matthieu ont été les premiers à suivre la montée en puissance des "nouveaux noirs".



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« Gianluca Iannone, le leader de Casapound, entouré de ses lieutenants à l’occasion d’un mariage près de Rome, en 2006. C’est la première fois que je me sentais totalement accepté par le groupe. J’étais content de marquer des points, et en même temps, je prenais conscience de tisser des liens personnels avec certains militants. Ça me mettait mal à l’aise. » ©Alessandro Cosmelli


Alessandro Cosmelli est un gamin de Livourne, berceau du parti communiste italien. En 2005, avec son ami journaliste Marco Mathieu, il assiste, inquiet, au réveil de l’extrême droite italienne, sous l’œil complaisant des autorités. Un mouvement s’engouffre dans la brèche : Casapound. « Imaginez, ils pouvaient squatter un immeuble emblématique, en plein cœur de Rome, sans que personne ne cherche à les mettre dehors ! »

Deux ans plus tôt, une poignée de militants fascistes ont investi un bâtiment administratif vide à deux pas de la gare centrale de Rome et en ont fait leur quartier général. Née de manière informelle au début des années 2000, la formation tente de réinventer l’héritage du Duce en puisant dans les thèmes de l’extrême gauche. Casapound place la lutte pour le droit au logement au centre de ses préoccupations. Le mouvement fait des « occupations non-conformes » sa marque de fabrique : ses militants squattent des bâtiments à l’abandon et les réhabilitent pour y loger « des familles italiennes » dans le besoin.

Le photographe génétiquement encodé à gauche se rapproche du leader de la formation d’extrême droite, Gianluca Iannone. Il veut enquêter sur le quotidien de ses ouailles « au-delà des clichés ». Après l’avoir examiné d’un œil circonspect, le géant barbu au crâne lisse comme un œuf lui donne carte blanche : « Je crois que je l’intriguais, raconte Alessandro Cosmelli. Quelques jours plus tard, il m’appelait pour me convier à un concert : j’étais accepté. »

Comme chez les militants photographiés par Paolo Marchetti, la musique tient une place essentielle dans le mouvement. Sa figure de prou, Gianluca Iannone dit « le capitaine », est le chanteur d’un groupe de rock fasciste, Zeta Zero Alfa. L’une de ses chansons les plus célèbres, la cinghiamattanza, loue les bienfaits de « l’abattage à coups de ceinture ». Les fans s’y livrent entre eux à chaque passage du groupe sur scène.

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« Un soir de concert en 2007, pendant l’université d’été de Casapound, à Terminillo. C’est une station de ski des Abruzzes, autrefois prisée des officiels fascistes. J’ai passé trois jours entiers avec eux. J’avais l’impression d’être un martien débarqué sur une terre peuplée de gens étranges et effrayants. » ©Alessandro Cosmelli


Alessandro Cosmelli est le premier photographe à avoir accès à l’envers du décor de Casapound : conférences, préparatifs de manifestations, collage d’affiches… « Les premiers temps ont confirmé ce que je pensais : c’est un mouvement enraciné dans une culture violente, avec une forte discipline. Mais rapidement, je me suis aperçu que c’était plus complexe que ça, plus intelligent. Casapound est un projet. »

L’une des références du mouvement, qui brandit la figure de Mussolini comme celle du Che, est le film Fight Club. L’histoire d’un vendeur de savons qui crée un club de combats clandestins et le transforme en société secrète ; le projet, nommé « chaos », est de mettre à genoux la société de consommation à coups d’explosifs.

Comme le vendeur de savons, Gianluca Iannone recrute beaucoup de jeunes. Des gamins de quartiers populaires, mais aussi des fils de bonnes familles. Le photographe s’est longtemps étonné de l’implication du jeune « Zippo », un étudiant issu d’une famille de gauche mis à la porte de chez lui. Casapound lui a offert un toit. « Ce gamin était très intelligent, il voulait devenir journaliste. Avec Casapound, il est parti en Birmanie rencontrer la rébellion karen. Il voulait raconter des histoires. » Quelques temps plus tard, Zipo a été arrêté pour violences.

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« C’est l’un des derniers rassemblements auquel j’ai assisté : un meeting dans une station de métro abandonnée, à l’hiver 2009. Ce jour-là, j’ai réalisé combien le mouvement avait changé depuis mes débuts avec eux, quatre ans plus tôt. Casapound était devenu un parti politique. »
©Alessandro Cosmelli


En quatre ans, Alessandro Cosmelli voit le mouvement se structurer et de nouveaux visages affluer, des jeunes qui trouvent en Casapound « une structure, une mission, des tâches à accomplir et des idéaux auxquels se raccrocher. »

Lui-même se surprend à discuter longuement avec Gianluca Iannone, son « opposé le plus complet » : « On avait des choses à se dire. Il arrivait même qu’on tombe d’accord. C’est leur fond de commerce qui veut ça : ils s’intéressent aux problèmes jusque-là portés par la gauche ».

Le mouvement rejette officiellement toute forme de racisme. En quatre ans, le photographe n’a jamais surpris un mot de travers. « Ils adoptaient naturellement la posture officielle face à moi. » Un soir pourtant, il est en compagnie de militants occupés à coller des affiches lorsqu’un de leurs amis arrive en voiture et lance : « Les gars, on doit y aller, il y a des immigrés saouls rue Napoléon III, venez ! » Les jeunes déclinent, ils ont « un travail à finir ». Le conducteur repart seul. « Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite, mais j’ai senti comme un malaise. »

A l’été 2008, lors d’une énième soirée de concert, Alessandro Cosmelli sent qu’il s’essouffle face au discours trop bien rodé. Un homme est mort à Rome sous les coups de militants d’extrême droite. Un jeune en profite pour rappeler au photographe combien les membres de Casapound sont, eux, « des gens biens » : « Un discours que j’avais entendu cent fois, bourré de stéréotypes. Les mêmes arguments tournaient en boucle, j’avais fait le tour. » Les derniers mois, le journaliste Marco Mathieu l’accompagne pour compléter l’enquête.

Au cours de son travail, le photographe a montré quelques-unes de ses photos aux militants. « Ils étaient ravis. Elles entretenaient l’image de durs à cuirs qu’ils aiment se donner. » Les choses changent après la parution du livre, OltreNero (Encore plus noir), en 2009. Les médias s’attardent sur les ambiguïtés du mouvement qui n’apprécie plus guère la publicité. « Jusque-là, Ianone n’avait fait aucune remarque. Tout à coup, il trouvait les photos trop sombres, l’atmosphère trop lourde, l’inverse de son projet “joyeux et lumineux”. »

Casapound fêtera ses dix ans en 2013. L’organisation est toujours installée rue Napoléon III, à Rome. Elle a fait inscrire son nom en lettres romaines sur la façade de l’immeuble. « S’ils essayent de nous mettre dehors, ce sera la révolution ! », fanfaronnait son vice-président l’hiver dernier. Personne n’a jamais tenté l’aventure. Un mois avant les élections italiennes de février, le comique blogueur Beppe Grillo, arrivé premier dans les urnes en nombre de voix avec son « mouvement cinq étoiles », leur tendait même la main : « Si les militants de Casapound veulent nous rejoindre, ils sont les bienvenus ! »

Mathilde Boussion



OltreNero, les nouveaux fascistes italiens
photos : Alessandro Cosmelli ; Textes : Marco Mathieu
Contrastobooks, avril 2009
160p, 22 euros
www.alessandrocosmelli.com
OltreNero est disponible ici.

Pour en savoir plus : Le quotidien italien La Republicca a publié en août 2012 un dossier très complet sur l’extrême droite en Italie et à travers l’Europe. On y retrouve plusieurs articles du journaliste Marco Mathieu (en italien).



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