2 septembre 2016

Coup de cœur Perpignan 2016

Ioulia, la petite furie de Tchernobyl

Pendant trois ans, Niels Ackermann a photographié Ioulia et ses amis de Slavoutytch, une ville nouvelle voisine de Tchernobyl. Devant son objectif, l’adolescente prend son indépendance, trouve un travail à la centrale, épouse un gars du coin. Un travail tendre et intime exposé à Visa pour l’image, le festival de photojournalisme de Perpignan.



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Des employés de Maket, un fournisseur local de télévision et d’accès à Internet, pendant la fête annuelle de la ville.
© Niels Ackermann / Lundi13

Raconter Tchernobyl sans montrer la centrale. Ce n’était même pas un défi, la catastrophe s’est invitée en arrière-plan, comme par hasard. Le photographe suisse Niels Ackermann, fou de l’Ukraine, voulait raconter les villes nouvelles, soviétiques, construites au milieu de nulle part par la volonté des hommes rouges. Il est tombé sur Slavoutytch sur Internet : une ville bâtie en 1988, clé en main, pour accueillir les travailleurs de la centrale qui devaient s’affairer sur les réacteurs n°1, 2 et 3 après l’explosion du n°4. Une catastrophe planétaire. Une honte pour Moscou qui, pour laver l’affront, a imaginé cette ville « de luxe » selon les standards locaux, avec les meilleures écoles, les meilleurs hôpitaux, les meilleures routes et, pour les salariés de l’atome, les meilleurs salaires du pays. De jeunes couples pleins d’espoir s’y sont installés. Dans ces conditions de confort, « ils se sont multipliés », résume en souriant le jeune photographe. Résultat, Slavoutytch est la ville la plus jeune d’Ukraine. En 2001, plus de 30 % de la population avait moins de 16 ans. «  Une démographie plus habituelle en Afrique qu’à la frontière de l’Europe. », sourit-il.

Niels Ackermann raconte les enfants de ces pionniers. Pour lui, Ioulia, Dima, Kiril, Zhenya ont les rêves de leurs vingt ans, une responsabilité en plus : « réparer les erreurs de leurs parents ». Ioulia est l’héroïne de son histoire. Une blondinette en mini-jupe, entreprenante et festive. « Il faisait gris, moche et froid quand je l’ai rencontrée pour la première fois, en avril 2012. Dans un parc, je vois une fille qui saute sur un mec assez grand, elle essaie de l’embrasser, les jambes accrochées à lui comme un petit animal. Elle m’aperçoit, vient discuter, me dit qu’elle a fini ses études à Kiev, qu’elle s’ennuie un peu, et alors qu’on arrive devant chez moi, elle me roule une pelle, me lance « Sweet dreams ! » et disparaît. Je l’ai revue le lendemain, elle avait préparé une pizza avec de la mayo. C’est comme ça que le projet a commencé. »

Ioulia lui ouvre la porte de sa chambre et de son intimité. Elle boit et embrasse beaucoup. Puis elle tombe amoureuse : « Elle est venue me chercher un jour à la gare avec un type que je ne connaissais pas, Zhenya. Je me suis dit que cette fois, ça devait être important. » Niels Ackermann photographie leur amour, leur mariage, leurs disputes. Leur divorce. « Ils m’ont tout donné. Ma responsabilité envers eux est immense. »

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Zhenya et Ioulia entourés de leurs témoins, Irina et Artiom, lors de leur mariage à la mairie.
© Niels Ackermann / Lundi13


Ce pourrait être n’importe où, une histoire d’amour comme il y en a tant. Mais Tchernobyl s’incruste en toile de fond. Dans la bande de Ioulia, les jeunes ont étudié à Kiev ou dans les grandes villes avoisinantes. Ils sont journalistes, économistes, programmeurs, designers. Mais ils sont tous rentrés à Slavoutytch parce que le travail n’y manque pas, et que les salaires restent meilleurs malgré la dévaluation de la monnaie qui a suivi les mouvements protestataires de Maïdan en 2013. « C’est la ville parfaite pour une vie métro-boulot-dodo version radioactive.  », dit le photographe. Alors ces jeunes diplômés sont devenus soudeurs ou dosimétriste. Ioulia a de la chance, elle est traductrice pour le consortium qui construit l’arche de confinement de Tchernobyl, Novarka. Elle peut au moins peaufiner son anglais et rêver d’ailleurs.

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Une aire de jeux dans l’un des quartiers de la ville.
© Niels Ackermann / Lundi13


Travailler dans le nucléaire, c’est aussi s’astreindre à un rythme particulier, deux semaines de travail, deux semaines de repos. « Un cadeau empoisonné. Qu’est-ce qu’on peut faire de ses journées quand on a 20 ans à Slavoutytch ? On boit. », assure le photographe. Un jeune lui montre la tombe de son meilleur ami, tombé d’un balcon lors d’une soirée trop arrosée : « Ici, on a plus de chances de mourir à cause de la drogue et de l’alcool qu’à cause de la radioactivité ! » La jeunesse ici est sans futur. En 2017, l’arche de confinement sera terminée et plusieurs milliers d’emplois seront supprimés. Slavoutytch, si elle ne trouve pas de voie de reconversion, se videra et mourra à petit feu.

Ioulia cherche à nouveau l’amour. Elle a pris trois ans et quelques cernes mais Niels Ackermann ne se fait pas de soucis pour elle. C’est « une météorite », « une boule d’énergie  », « une fille qui rêve en grand ». Il en est sûr, Ioulia est de la trempe de ceux qui quittent Slavoutytch, la ville des petits rêves.

Marion Quillard

L’ange blanc : les enfants de Tchernobyl
Niels Ackermann
Lauréat du Prix de la Ville de Perpignan Rémi Ochlik 2016
Exposé au Couvent des Minimes de Perpignan jusqu’au 11 septembre 2016



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