5 septembre 2015

Zoom sur

Profession sacrifiée

La Scam publie une enquête fouillée sur l’état du photojournalisme français. La profession, divisée et paupérisée, semble condamnée à s’unir pour survivre.



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Le Café de la Poste, rendez-vous des photojournalistes à Visa pour l’Image. © Mazen Saggar

Le journalisme est un petit monde qui adore s’interroger sur son état de santé. Il y a deux ans, la Scam avait sollicité la journaliste Béatrice de Mondenard pour enquêter sur la gravité de la maladie : « De quoi vivent les journalistes ? » se demandait-elle en titre. Au fond du seau, on trouvait les photojournalistes, contraints de se convertir au numérique et à la prolifération d’images, condamnés à se débrouiller pour survivre. Béatrice de Mondenard a repris la plume pour se pencher sur leur cas. Son constat tient dans le titre : « Une profession sacrifiée ».

Lise Blanchet, présidente de la commission des journalistes de la Scam, présente ce rapport à Perpignan devant un parterre de photojournalistes. Elle dédie cette enquête à Camille Lepage, assassinée en Centrafrique en mai 2014 : « Camille vivait depuis six mois dans ce pays, elle envoyait ses photos à de prestigieux médias : Le Monde, La Croix, le Washington Post, l’AFP, Reuters, etc… Après sa mort, ces journaux lui ont rendu hommage, ont salué son courage, sa détermination et la grande qualité de ses photos. Mais lequel d’entre eux s’était préoccupé de sa sécurité, lequel d’entre eux lui avait proposé de prendre en charge ses frais pour qu’elle puisse se protéger ? Aucun. »

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Edouard Elias s’est fait connaître avec son premier reportage en Syrie en 2012, financé seul. Il avait 21 ans. © Edouard Elias / Getty Images Reportage

Le livret d’une soixantaine de pages pose ouvertement la question de l’argent. Combien gagnent les photojournalistes ? Est-il encore possible d’en vivre ? Qui vampirise le système ? Cité dans l’enquête, Jean-François Leroy, directeur de Visa pour l’Image, a sa petite idée : « C’est la presse qui est en crise, pas le photojournalisme. Je le répète chaque année et on va encore me traiter de vieux con mais les journaux n’ont jamais de problème de blé quand il s’agit de produire les jumeaux de Monaco ou la princesse d’Angleterre »

Etait-ce vraiment mieux avant ? En septembre 1996, il y a très exactement dix-neuf ans, le magazine American Photo s’interrogeait en une : « Is photojournalism dead ? » Larry Armstrong, directeur du service photo du Los Angeles Times, prophétise alors une révolution : « le photojournaliste restera un chasseur-cueilleur, mais il devra être capable de ramener des dialogues ou le son d’un coup de feu, en plus de l’image. Il aura dans ses contacts un super designer, un enquêteur et sera capable de livrer son reportage sous forme de pack avec un CD-ROM, de la vidéo et du web. » Il avait raison. Le photojournaliste est cet homme ou cette femme-orchestre à qui l’on demande de filmer, écrire, interviewer, retoucher les images et gérer sa publicité sur les réseaux sociaux. Certains s’en plaignent. Les plus jeunes n’ont pas eu à s’adapter puisqu’ils n’ont rien connu d’autre.

Assis sur les sièges en velours rouge du Théâtre Municipal de Perpignan, une cinquantaine de photojournalistes sont venus entendre ce qu’on dit de leurs vies. Béatrice de Mondenard est là, entourée de Lise Blanchet et de Jean-Claude Coutausse, photographe au Monde après un long passage à Libération. En 1996, dans le fameux numéro d’American Photo, il se disait « inquiet » : « Aucun magazine n’a l’argent pour nous envoyer suffisamment longtemps. J’ai été trois jours à Budapest pour un sujet sur la mafia hongroise. Trois jours, ce n’est pas assez ». Aujourd’hui, il se réjouit d’avoir vu L’Obs, Le Parisien et le magazine du Monde republier des portfolios dans leurs pages et refuse d’entendre parler « de cet âge d’or qu’on rappelle à Perpignan le soir, une bière à la main ».

Le directeur photo du Monde est là, assis parmi les photographes. Son nom est cité en exemple par l’enquêtrice de la Scam. Il paye 350 euros par jour de travail en terrain difficile et 250 euros dans les autres cas. A son arrivée au quotidien, il a augmenté la part du budget consacré aux commandes de 40% à 60%. La question, dit-il, c’est quel journal veut-on faire ? « Que vont dire les lecteurs quand ils verront la même photo dans Le Monde et dans 20 Minutes ? Si on est exigeant et élitiste sur le texte, il faut l’être sur la photo. Les abonnements, avec ces énormes deals à 5 euros la photo, c’est ce qui a tué le marché ».

Jean-Claude Coutausse poursuit, critiquant un système dans lequel les photographes sont obligés de gagner des prix pour financer des reportages qu’ils présenteront à de nouveaux prix, et ainsi de suite : « Les prix sont des soins palliatifs. » Il cite en exemple Lise Sarfati, Visa d’Or à Perpignan en 1997, qui à la question « Qu’allez-vous faire de votre prix ? » aurait répondu : « Payer le gaz ».

Dans la salle, le débat s’amorce. Un photographe parle d’ubérisation de la profession. Un autre critique les agences dans lesquelles on pioche comme dans Google Images. Il ajoute qu’il ne faut pas s’étonner d’être maltraité si personne ne se bat. « Regardez comment les taxis ont réagi quand ils ont été attaqués. Nous, les agences sont tranquilles, personne ne moufte. » A la fin, la Scam offre un pot, un étage plus haut. Cyril Marcilhacy et Corentin Fohlen, deux jeunes photojournalistes, poursuivent le débat.

Cyril s’est lancé en 2011. Il travaille pour de nombreux titres et vient d’ouvrir deux bars à Paris avec des amis. Un projet « clairement économique » qui, à terme, devrait lui permettre de financer des reportages à l’étranger. Il se désole d’un manque de solidarité au sein de la profession. « On se connaît tous, on boit des coups ensemble, on se croise sur le terrain et même si ça s’améliore, on a pas le réflexe de se filer les bons plans. L’argent est encore vachement tabou. » Corentin Fohlen acquiesce, et ajoute que le tabou concerne surtout ceux qui gagnent très bien leur vie : « Ceux qui galèrent, ils le disent ». Corentin fait partie des rares photojournalistes aujourd’hui à se payer le luxe de ne pas faire de « corporate » pour des entreprises privées. Il travaille parfois pour des ONG mais l’essentiel de ses revenus provient de la presse. « Je ne suis pas à plaindre, mais je ne sais pas ce qui se passera l’année prochaine, ou même dans six mois. On n’a aucune visibilité. Ça va très vite. Demain tu peux être has been. » Des photographes les rejoignent, le cercle s’élargit. Chacun raconte son dernier reportage, ses projets au long cours et les commandes qui ont mal tourné.

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Combattantes Yézidies à deux kilomètres des lignes de Daech. © Alfred Yaghobzadeh pour Paris Match

Le lendemain matin, on rencontre Lise Blanchet et Béatrice de Mondenard, sur le toit du palais des Congrès. Il pleut à fines gouttes, les gens jaugent le gris des nuages, hésitent à s’installer en terrasse. Au fil de ses entretiens, Béatrice de Mondenard a identifié un conflit de génération. « Au départ, je voulais réaliser un entretien croisé entre Alfred et Rafael Yaghobzadeh mais ça n’a pas du tout marché. Ils ont deux visions absolument incompatibles de leur métier. Alfred est dans la nostalgie du passé. Il est au chômage mais il bosse, il envoie des sujets, des photos, il rédige des synopsis et il n’a jamais de réponse. Le dialogue était impossible. Chacun avait sa vérité. »

Une liste de proposition accompagne l’enquête. Lise Blanchet s’en félicite mais avoue ses limites : la Scam défend les auteurs, rien de plus. « On n’a aucun pouvoir de décision. On cherche seulement à mettre les gens autour d’une table pour résoudre les problèmes les plus simples ». Cela pourrait commencer, dit-elle, par un pourcentage d’aides à la presse qui serait dédié aux commandes photographiques. La ministre de la culture, Fleur Pellerin, a été mise au courant.

La veille, dans la salle du Théâtre Municipal de Perpignan, avant de libérer les sièges en velours, un photographe a pris la parole pour rappeler à ses confrères les intentions du gouvernement. « Leur projet, c’est un barème à 49 euros les cinq heures de commande. 49 euros. Bon, voilà. Je n’ai rien à ajouter. »

Mathieu Palain



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