18 octobre 2018

VIVRE D’AMOUR ET DE KALACH

Corentin Fohlen

Chaque semaine, un photographe raconte l’une de ses images qui l’a marqué. Corentin Fohlen nous emmène en immersion dans le quotidien de Zolote III, village du Donbass situé à un kilomètre de la ligne de front.



« À l’approche du printemps, le village Zolote III, dans le Donbass, voit fondre ses dernières neiges. Pour autant, le conflit qui gronde depuis quatre ans dans la région aux veines de charbon ne s’essouffle pas avec l’arrivée des bourgeons. Les séparatistes russophones et les forces gouvernementales ukrainiennes se disputent toujours le bassin houiller, pris au piège entre la frontière avec la Russie et la mer d’Azov.

Encadré par une ONG, j’étais parti en reportage dans le Donbass aux côtés d’Audrey Lebel, journaliste membre du collectif Les Journalopes. La semaine de travail bouclée, on avait décidé de prolonger notre séjour pour réaliser un sujet en indépendants. On souhaitait raconter le quotidien de ces villageois qui vivent tout proches de la ligne de front. Ceux-là même qui se sont réveillés, des jours durant, avec les tirs des mortiers ou des kalachnikovs. Ceux-là même qui ont vécu cachés dans leurs caves, pendant des semaines, pour échapper à la mort.

Pour agrandir, cliquez sur l’image : Dans les rues de Zolote III, jonchées d’éclats d’obus, nous faisons la connaissance de Galina, une vieille femme du village. Elle se rend au cimetière où sa fille est enterrée, décédée suite à une maladie. Ici, quand ce n’est pas la guerre qui tue, c’est autre chose. Nous l’accompagnons. Coincé entre le territoire séparatiste et une sorte de no man’s land, le cimetière est devenu un champ de mines artisanales où chaque pas peut être fatal.

Sur le chemin du retour, notre petit groupe tombe sur Katia, brune, la vingtaine. Tout en lisant un roman d’amour, la jeune femme surveille la barrière du check-point qui marque la fin du village et le début du front militaire où le cessez-le-feu n’est jamais respecté. C’est à ça qu’elle passe ses journées. Sa kalach jamais très loin.

Lors de la révolution ukrainienne, beaucoup de femmes se sont engagées spontanément dans l’armée. Sans lui demander son accord je me mets à la photographier. Elle se laisse faire. Sur la planche-contact, on peut voir qu’elle sourit tandis que je tourne autour d’elle, que je cherche le bon angle, la bonne composition. Katia profite du moment pour s’allumer une cigarette. Et là, en ni une, ni deux, entre deux prises, Galina s’avance vers elle et l’attrape. La vieille dame lui fait la morale sur les dangers du tabac. La soldate rigole. N’oublions pas que nous sommes sur la ligne de front. »

Clara Hesse


Le dernier travail au long-cours de Corentin Fohlen, sur Haïti, a été publié dans un livre qui sort aujourd’hui, jeudi 18 octobre, en librairie : « Le Village », publié aux éditions du Bec en l’air.



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